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Madrid, K.Adenawer, 14-15/12/2006
L’Universalité
des Droits de l’Homme : Base de valeurs communes,
principes et perceptions
Par
Président de L’Institut Arabe des
Droits de l’Homme
1-
Le
concept d’universalité des droits de l’homme
implique l’existence d’une base de valeurs communes.
Mais les principes qui sous-tendent une telle base
sont-ils communément admis et relèvent-ils d’une
perception commune ? Ou au contraire, sont-ils différemment
perçus, interprétés et pratiqués d’une communauté
à l’autre et d’une culture à l’autre ?
Les fondements théoriques et la dimension
philosophique des droits de l’homme ont, certes,
contribué, notamment dès la fin du 18ème
siècle, à mettre en valeur le concept d’universalité.
Mais ses lettres de noblesse, il les doit surtout aux
Nations Unies, depuis la Déclaration Universelle des
Droits de l’Homme en 1948, en passant par tous les
textes fondamentaux qui forment aujourd’hui le système
des droits de l’homme.
2-
Lorsqu’en
1989, l’Institut Arabe des Droits de l’Homme fut créé
par des ONG arabes pour diffuser une culture universelle
des droits de l’homme dans la région arabe et former
des cadres travaillant dans des structures tant
associatives que relevant de l’Etat, pour défendre et
promouvoir les droits de l’homme, nous avons été
surpris par le discours de nombre d’entre eux qui ne
cachaient pas leur méfiance à l’égard de
l’universalité, perçue comme une propagande d’un
occident colonisateur et hégémonique.
Ce faisant, ils se mettaient à l’abri
d’une spécificité qu’ils ont du mal à définir même
en se référant d’une manière récurrente à la
religion et à l’identité, appelée arabo-musulmane.
On ne pouvait donc se limiter à
l’enseignement des droits de l’homme sans développer
toute une pédagogie appropriée pour faire accepter ces
principes universels (qui sont) inhérents à l’humain
qui est un, bien que les êtres qui composent
l’humanité soient multiples, divers et spécifiques.
Le langage qui leur sert à communiquer, est un, dans
ses structures fondamentales, même s’il se
manifeste à travers des langues multiples et spécifiques.
L’unicité de l’humain, de la condition
humaine et de l’esprit humain implique par conséquent
l’universalité des valeurs humaines fondamentales,
malgré la diversité des races et des cultures. Ainsi,
les valeurs fondamentales de liberté et de dignité
sont-elles universelles, indépendamment des perceptions
relatives dans chaque culture, car la culture est créée
par l’esprit humain quelle qu’en soit la forme et la
manifestation.
L’universalité ne saurait se réduire à
l’occidentalité car la civilisation moderne qui la
favorise, bien qu’élaborée particulièrement en
occident, est le fruit d’une maturation et d’une évolution
de toute l’humanité.
3-
Cependant,
ceux qui tendent à opposer le spécifique à
l’universel, ont du mal à comprendre et admettre que
l’universel implique et englobe le spécifique, et que
l’être humain se définit tant par sa spécificité
en tant qu’individu, que par son appartenance à
l’humain.
Dans cette opposition, la religion tient une
place centrale et est à la base de nombreuses
confusions :
Confusions des valeurs, des rituels et des
pratiques relevant de traditions ancestrales.
Pourtant, la religion, quelle qu’elle soit,
ne saurait se réduire à son rituel plus ou moins figé,
qui risque de submerger les valeurs et les orientations
vectorielles qui sont par définition dynamiques dans
leurs manifestations.
Ainsi, les religions et les cultures, mises à mal quant
à leur interprétation et leur observance,
peuvent-elles devenir un obstacle à
l’universalité des droits de l’homme.
Il serait donc abusif de réduire les droits
de l’homme à une religion quelle qu’elle soit. Les
clergés, tout comme les despotes se méfient de
l’universalité des droits de l’homme et
s’abritent derrière les spécificités culturelles et
religieuses pour empêcher l’application de certains
droits, notamment les droits de la femme, et pour perpétuer
certaines violation des droits, comme on l’a vu au
sommet de Pékin en 1995, et comme on le voit à propos
de toutes les réserves des Etats qui vident certaines
conventions internationales de leur substance.
Il est donc important de persuader et
convaincre que l’universel s’appréhende à travers
le spécifique et qu’il ne s’agit nullement de deux
pôles opposés. Le spécifique n’a de valeur que par
les liens qu’il tisse avec l’universel. Toute
invocation de la spécificité par opposition à
l’universalité, place cette même spécificité en
dehors du système des droits de l’homme.
L’universalité des droits de l’homme se
définit donc par la globalité et par l’indivisibilité
de ces droits.
4-
Il
est cependant important de ne pas confondre spécificités
culturelles et droits culturels.
Il est nécessaire d’enrichir le système
des droits de l’homme par l’approfondissement et le
développement des droits culturels et des concepts qui
les fondent, à savoir l’identité culturelle et la
Diversité culturelle, sans lesquels
l’universalité serait incomplète.
L’identité culturelle
est certes un facteur de dignité humaine quelle que
soit son expression, linguistique, religieuse,
culturelle, etc.
La diversité culturelle
qui est un facteur d’enrichissement de l’humain, relève
également du droit à la différence et justifie
la revendication politique de « l’exception
culturelle » opposée à l’appauvrissante unicité
culturelle hégémonique.
Cependant, toute culture ne peut accéder à
l’universel que par sa capacité à assimiler ce qui,
dans les autres cultures anciennes, ou contemporaines,
relève de l’universel, et ce, grâce, d’une part,
à l’esprit critique, et d’autre part, au devoir de
respect à l’égard de l’autre.
Le principe de l’égalité des cultures, favorise
la dynamique de l’acculturation à double, ou
multiple sens.
Cependant, deux écueils sont à
éviter à ce niveau;
·
D’un
côté, l’excès d’acculturation risque d’altérer
profondément une culture-cible et favoriser sa
domination par une culture-source.
·
De
l’autre côté, l’excès d’isolement culturel
risque d’étouffer une culture-fétiche et la
communauté qui s’en réclame, et de favoriser le
racisme dans les deux sens :
ü
Le
racisme dominateur et agressif qui méprise l’autre.
ü
Et
le racisme défensif du dominé qui rejette l’autre.
Ce sont là autant de dangers qui guettent les
droits de l’homme.
5-
De
tels problèmes, mal compris et mal résolus, sont à
l’origine d’un grand nombre
de confusions dans les esprits et de beaucoup de
malentendus entre les communautés de culture différentes :
·
Dans
certaines sociétés, notamment africaines, l’excision
des filles ne saurait se justifier par de prétendues spécificités
culturelles. Ce sont des pratiques anciennes, devenues
des coutumes ancestrales dont le rituel finit par être
sacralisé. Il faut tout une pédagogie et une campagne
continue et systématique pour mettre fin à une
violation aussi grave de l’intégrité physique de la
femme.
On peut multiplier les exemples, comme la
polygamie, la répudiation et toutes
les formes de discrimination à l’égard des
femmes, ou des étrangers, émigrés ou non.
·
L’émigration
est à cet égard significative. Elle suscite en effet
une double crainte :
ü
Crainte
chez les communautés du nord de voir l’émigration dénaturer
leur propre identité.
ü
Crainte
chez les communautés émigrées de perdre leur identité
d’origine qui risque de se diluer dans une intégration
forcée et non assumée.
Cependant,
cette émigration ne peut être appréhendée comme un
fait isolé,
indépendamment
de l’ordre mondial actuel, de la mondialisation
telle qu’elle est pratiquée et imposée et qui est la
face économico-politique d’une universalité mal gérée,
car elle contribue au rejet global de l’universalité.
En effet, la loi du marché, pratiquée à
sens unique, au profit des riches, finit par se
transformer en dictature du marché qui n’a rien à
envier à la défunte dictature du prolétariat.
Il est à noter que certaines confusions
peuvent se produire à grande échelle : Les
Nations Unies, n’ont-elles pas assimilé le sionisme
au racisme pour se rétracter quelques années plus
tard, sans parler des confusions qui règnent en Europe
à propos de l’antisémitisme ?
A ce propos, l’abolition de l’apartheid
en Afrique du Sud est un pas important dans le combat
contre le racisme qui prolonge l’abolition
universelle de l’esclavage que les religions et
les cultures ont toléré ou perpétué jusqu ‘au
19ème et même 20ème siècle.
Il faut souligner cependant que cela n’a
pas empêché certaines pratiques de perdurer sous
d’autres formes pernicieuses comme la traite et
l’exploitation des femmes, des enfants et des émigrés
clandestins. De telles pratiques se sont également
mondialisées. Internet qui est un acquis extraordinaire
de l’humanité est également dévoyé par certains,
pour diffuser des messages de haine et de xénophobie.
On en compte des dizaines, voire des centaines dans les
seuls Etats Unis d’Amérique. L’universalité de la
communication moderne n’est malheureusement pas
toujours au service de l’universalité des droits de
l’homme.
Trop de médias violent de plus en plus le
droit de l’homme à une information objective et crédible.
La première et la deuxième guerre contre l’Irak en
sont un exemple patent, à côté de celui de la
Palestine.
Même le droit à la vie, qui est le
premier des droits de l’homme, comme principe théorique,
qui implique l’abolition de la peine de mort, n’est
pas encore unanimement admis dans la pratique, y compris
dans les pays à vieille tradition dans les droits
humains.
L’humanité a fait certes des progrès
tangibles dans l’universalisation des droits de
l’homme, grâce notamment aux Nations Unies et ses
diverses organisations spécialisées qui ont su
coordonner leur action avec les ONG et les experts du
monde entier. Mais les violations ne semblent pas encore
prêtes à cesser. Quelquefois même elles reprennent du
poil de la bête à la faveur notamment des guerres.
Mais le comble du cynisme est atteint lorsque
la guerre est déclarée, illégalement, au nom de la
paix, de la démocratie et des valeurs des droits de
l’homme, pour les violer systématiquement et
honteusement comme ce fut le cas récemment, suite à
l’occupation de l’Irak, plongé depuis dans
l’horreur.
Que dire, lorsque des cours de justice dans
des pays dits démocratiques, autorisent la torture,
enveloppée dans des euphémismes bien transparents, aux
Etats Unies d’Amérique, en Israël, et ailleurs. Ne
donnent-elles pas là bonne conscience à tous les
bourreaux où qu’ils se trouvent dans le monde ?
Quand le mauvais exemple vient d’en haut,
le monde risque de perdre ses références et ses repères.
Les dictateurs ne se sentent plus gênés
dans leurs violations des droits de l’homme ou dans
leur rejet de l’universalité en se drapant dans une
spécificité culturelle fallacieuse.
Les droits de l’homme, ne peuvent souffrir
aucune exception, et aucun traitement sélectif. Le
double standard, ou le deux-poids deux-mesures que
pratiquent certaines puissances rend un très mauvais
service à l’action de ceux qui, comme nous, s’évertuent
à diffuser une culture universelle des droits de
l’homme.
Nous entendons de plus en plus de gens, au
sud de la Méditerranée et au Moyen-Orient en général,
exprimer leur doute et leurs déceptions.
Il n’est pas nécessaire ici d’énumérer
dans le détail les difficultés ainsi que les efforts déployés
pour expliquer à ceux qui le font qu’il ne faut
jamais confondre les valeurs et les principes avec les
pratiques, ceux-ci pouvant être, très souvent,
l’objet d’une incompatibilité patente et d’une
contradiction flagrante avec les slogans et les discours
politiques ou médiatiques.
Je voudrais finir cette réflexion et ce
constat par une note pratique moins
Pessimiste
concernant notre espace méditerranéen, qui reste à
mon sens le plus qualifié pour être porteur d’espoir et
de message universel, car il fut le berceau de tant de
messages qui font que la dimension méditerranéenne
de l’identité des peuples qui y vivent, est, à mon sens,
une réalité que l’histoire confirme.
En
partant du travail mené par l’Institut Arabe des Droits de
l’Homme, dans le cadre de la décennie mondiale sur l’éducation
aux droits de l’homme ( 1995-2004), ce qui nous a permis
d’analyser plus de 700 manuels scolaires dans la plupart des pays
arabes, pour voir, en quoi leur contenu n’est pas conforme aux
principes universels des droits de l’homme, nous avons réussi à
promouvoir la révision des programmes et des manuels dans plusieurs
pays arabes tant au Maghreb qu’au Machreq.
Partant de cette expérience pilote, je
propose de penser à un programme modèle, commun pour les pays méditerranéens
qui aurait pour objectif de procéder à une relecture commune et
concertée de l’histoire de notre région , qui aboutirait à l’élaboration
d’un manuel commun d’Histoire Méditerranéenne éditée dans
toute les langues de la région et qui servirait de référence aux
enseignants et aux étudiants de la région, afin de promouvoir une
vision humaniste, ouverte sur un avenir commun de paix et
d’acculturation, et qui
serait un modèle pour les autres régions du monde.
Taïeb
BACCOUCHE
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